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A propos des boues de curage, de dragage et des rebus de matières organiques
(intervention finale de François Cosserat au colloque des 24 et 25 novembre 2000, à Douai )

Les différentes interventions ont permis de mieux comprendre les questions posées par les boues de curage et de dragage. A l’évidence il existe un sérieux retard dans l’entretien des cours d’eau. Il n’est pas seulement dû à l’insuffisance des moyens financiers. Deux autres contraintes jouent un rôle limitant. Il faut tout d’abord mettre d’accord les riverains quand ce n’est pas un opérateur public qui a la responsabilité de l’entretien. Ensuite il faut trouver des solutions pour le devenir des boues en prenant en compte le risque toxique et les nuisances de proximité, notamment olfactives. Nous y ajouterons une dimension environnementale qui m’amènera à discuter du préventif et du curatif.

utiliser les SAGE ?

Je ne reprendrai pas les arguments qui militent en faveur d’un entretien des cours d’eau. Le dragage et le curage sont des interventions lourdes sur des milieux humides. Mais elles sont nécessaires. Ce sont des démarches collectives. Comme elles sont onéreuses il est bien difficile de mettre tout le monde d’accord. Et il faudrait passer à la vitesse supérieure ! Faut-il un accompagnement réglementaire ? Il existe des lieux où depuis longtemps l’intervention de l’ETAT a encadré la gestion des cours d’eau et milieux humides. C’est par exemple le cas des hortillonnages à AMIENS. Le SAGE ne constitue-t-il pas le moyen actuel d’avancer vers des modes opératoires. Son élaboration regroupe les différentes parties concernées. Il est défini sur un bassin versant ce qui lui donne de la cohérence. 

déchet ou non déchet ?

La question du devenir des boues pose celle de l’encadrement réglementaire de leur élimination et de leur valorisation. La pratique mise en œuvre par VNF à FLERS EN ESTREBIEUX s’appuie de manière évidente sur la réglementation " déchet " mise en place à partir de 1992 mais elle ne le reconnaît pas explicitement. Faut-il franchir le pas ? 

Prenons l’exemple des boues de STEP qui, depuis 1997, sont considérées comme des déchets. Il est possible de les éliminer par épandage à condition de diminuer le risque sanitaire par un traitement préalable d’une part, de mettre en place des plans d’épandage qui vont écarter les sols trop proches des cours d’eau, trop pentus, ayant des qualités pédologiques insuffisantes, des teneurs trop fortes en métaux lourds (éléments en traces). L’épandage n’est possible que si les teneurs des boues en éléments en traces et en polluants organiques ne dépassent pas certaines valeurs. Le suivi de l’impact dans le temps est obligatoire. 

Le dispositif réglementaire ouvre la possibilité de sortie les boues de la réglementation " déchet " à condition que les produits fabriqués à partir des boues (composts, granulés…) respectent des normes existantes ou soit homologués au titre de la loi de 1979 définissant l’utilisation des produits et amendements en agriculture. S’agissant des composts les normes n’existent pas. Elles sont attendues. Mais elles ne seront pas spécifiques aux boues. 

une démarche qualité

L’encadrement réglementaire de l’élimination des boues de STEP ouvre donc la voie à une démarche qualité qui est devenue la pierre angulaire des sciences, des techniques et de l’économie du déchet. Une telle approche n’est pas encore complètement maîtrisée et j’en donnerai un aperçu plus loin. En d’autres termes il s’agit de créer les conditions requises pour réintroduire des matières dans un processus industriel ou un cycle naturel. Si les risques environnementaux ou sanitaires sont jugés trop grands, le déchet devra être détruit, incinéré par exemple, les déchets ultimes étant stockés dans des conditions particulières. C’est une élimination en cul de sac qu’il faut limiter au maximum. Ceci étant si, de façon préventive, il s’avère impossible d’améliorer la qualité du déchet, le recours à ce type d’élimination est incontournable. Faisons tout de même remarquer au passage que l’épandage des boues de STEP est en quelque une dispersion de déchets pour lesquels le risque sanitaire a été affaibli.. Ce qui, nous le verrons, pose problème. Ce n’est donc pas cette permission qui est intéressante dans les textes de 1997 mais la faculté de transformer un déchet, dans des conditions contrôlées, pour lui faire perdre son statut et banaliser son utilisation. Cette frontière entre déchet et non- déchet est encore floue mais prometteuse.

une approche cohérente sur les rebus organiques

Doit-on assimiler les boues de curage et de dragage aux boues de STEP ? J’élargirai la question : ne doit-on pas mettre en œuvre une problématique cohérente et globale sur toute la matière organique, plus ou moins associée à des minéraux : boues diverses, déchets urbains, déchets agricoles ? Soit un ensemble de 500 millions de tonnes par an environ qui partagent les mêmes catégories de dangers avec des degrés divers : présences d’éléments en traces, de pathogènes, de polluants organiques. 

La sectorisation amène des incohérences. Reprenons l’exemple des boues de STEP. La réglementation en vigueur autorise l’apport par épandage de 15 kilos de plomb par hectare en 10 ans (le problème se pose dans des termes analogues pour les autres éléments, le plomb ne constitue pas un cas particulier). La moitié des sols en France contient moins de 130 kilos de plomb par hectare et notamment la grande majorité des sols de culture. L’apport autorisé n’est donc pas négligeable. Ce à quoi on rétorque que, compte tenu du gisement global des boues de STEP, la surface agricole concernée n’est guère supérieure à 1% du total. Donc pas de problème….Mais l’analyse des plans d’épandage ne permet pas cet optimisme : les mêmes sols sont concernés souvent une fois tous les 3 ans. Un rapport de l’ADEME indique une fois tous les 6 ans en moyenne. Et puis cette fréquence a-t-elle une grande importance ? Si le sol ne reçoit pas de boues de STEP, il réceptionne les retombées dites naturelles de poussières, vecteur important d’éléments en traces (de 150 à 900 grammes de plomb par an et par hectare), des fumiers ou des amendements qui peuvent contenir des quantités importantes d’éléments en traces et de polluants organiques. De façon générale tout déchet organique en contient. Donc la question est bien de faire un bilan global en sommant les effets des apports anthropiques et naturels. En d’autres termes mesurer l’impact des activités humaines sur les cycles biogéochimiques. 

et les normes ?

Que signifie, dans ce contexte, le projet de normes pour un compost issu de déchets organiques ? Prenons l’exemple suivant : on apporte sur un hectare 100 kilos d’engrais phosphatés avec un compost urbain dont la teneur en phosphore est de 1,2% de la matière sèche (équivalent P2O5). La teneur en plomb est de 120 mg par kilo de matière sèche (la norme pourrait être de 150). L’apport d’engrais s’accompagne de celle de 1 kilo de plomb pour un épandage d’environ 20 tonnes de compost respectant les futures normes!

Rien d’étonnant à ce qu’on constate un enrichissement des sols en éléments en traces. Quelles conséquences? Que deviennent ces éléments ? Si on en croit la littérature il n’y aurait pas de conséquences sur la qualité des plantes couramment cultivées qui extraient peu de métaux lourds. Mais des scientifiques ont avancé le scénario d’une menace sur la fertilité des sols et l’activité microbienne des sols. Nous examinerons ces questions lors du prochain colloque du mouvement le 5 avril à Marseille.

une menace pour les milieux humides

Mais j’ai une autre préoccupation : on ne retrouve pas dans les sols, même s’il y a augmentation des teneurs, les quantités qu’on devrait y trouver compte tenu des bilans, même approximatifs, des flux de matières. Si l’exportation n’est pas effectuée par les plantes, c’est qu’il y a transfert et notamment vers l’eau et les milieux humides. Le vecteur : probablement les particules fines qui adsorbent les éléments en traces comme les polluants organiques. 

Nous retrouvons ainsi la problématique des boues de curage et de dragage et le constat rapporté par monsieur PAVAGEAU de VNF : d’une part l’augmentation des tonnages de boues dans les cours d’eau, les estuaires et les ports, d’autre part celle des concentrations en éléments dangereux, enfin un risque de saturation des fosses de la MANCHE où les boues de dragage sont évacuées Si l’ère industrielle a chargé les vases en métaux lourds, les toutes dernières décennies ont connu une accélération des transferts de particules notamment sous l’effet de l’augmentation des surfaces imperméabilisées, des modifications des systèmes agricoles, de la croissance du trafic routier. Les estuaires sont l’exutoire final naturel de ces mouvements de matière finement divisée (poussières, fines ).

Ainsi, la valorisation des rebus organiques, pour prendre un terme différent de celui de "déchet" qui a actuellement une connotation de plus en plus précise, s’accompagnerait d’un transfert de pollution (éléments en traces et polluants organiques) vers les milieux humides et, à terme, pourrait constituer un risque pour les sols.. Le classement en "déchet " et l’édition de normes plus sévères ne donnent pas actuellement des garanties suffisantes. La question qui est de fait posée est : devons-nous diminuer la charge des cycles biogéochimiques et la pression sur les milieux ? Il semble bien que oui 

éviter la schizophrénie

A bien regarder, nous sommes en face d’une situation schizophrène : s’il fallait incinérer par exemple les déchets organiques, les éléments en traces se retrouveraient dans les résidus de traitement de fumées et mis avec de grandes précautions en CET de classe 1. Ces mêmes éléments en traces peuvent par contre être disséminé dans les sols via un compost aux normes !

Il est donc nécessaire de recentrer conceptuellement le déchet dans le contexte de la pression anthropique sur la planète. Dans ce cadre avoir une approche unitaire sur la valorisation des rebus organiques et une vision écosystémique. L’action préventive, toujours primordiale, ne suffira probablement pas à résoudre tous les problèmes car le vecteur de pollution est de faible dimension. Les poussières industrielles peuvent sans trop de difficulté être retenues à la source. Des progrès significatifs ont été faits. Ils restent d’innombrables sources d’émission diffuse. Des phénomènes naturels ont un effet de dispersion. 

d’autres solutions

Il faut donc envisager l’hypothèse de l’utilisation de moyens mis au point pour la dépollution industrielle à la valorisation des rebus organiques. Tache impossible ? Pas obligatoirement. Le traitement conjoint de rebus organiques venant de différentes sources peut faciliter la mise au point de solutions. 

L’important, à mon avis, n’est pas de classer les boues de curage et de dragage dans la catégorie des déchets. Il est indispensable de passer à la vitesse supérieure dans l’entretien des cours d’eau et, dans ce contexte, il n’est pas utile de lui faire supporter des taxes supplémentaires sous la condition d’une généralisation des conditions de stockage des boues de curage utilisées à FLERS EN ESTREBIEUX..

accélérer et approfondir le mouvement

De manière générale il ne faut pas bloquer le mouvement en cours vers une démarche qualité dans l’élimination des déchets mais au contraire le favoriser. L’encadrement réglementaire, on l’ a vu, n’est pas suffisant mais les futures normes des composts sont bienvenues même si, comme on l’a vu, il faut relativiser leurs effets

L’idée de créer des centres de traitement de proximité pour la matière organique est à retenir. Il y a encore beaucoup à faire tant au niveau théorique que technologique pour ajuster une réponse satisfaisante à la valorisation des 500 millions de tonnes de rebus organiques. 


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